Sécurité à Nice : la policière municipale donne « les noms et les détails » au procureur


Dix jours après l’attentat de la promenade des Anglais à Nice, le ministre de l’intérieur, Bernard Cazeneuve, polarise de plus en plus la critique. Après les ténors de la droite et le maire adjoint de la ville, Christian Estrosi, elle émane désormais du cœur du dispositif de sécurité mis en place le 14 juillet.

Dans un entretien accordé au Journal du dimanche daté du 24 juillet, une policière municipale responsable de la vidéosurveillance à Nice accuse le ministère de l’intérieur d’avoir exercé à son encontre des « pressions ». Son avocat a annoncé lundi avoir déposé un signalement auprès du procureur de Nice.

« Nous avons considéré que les faits, témoignages à l’appui, étaient visiblement constitués sur le plan d’infractions pénales pouvant entraîner des poursuites », a déclaré à la presse Me Adrien Verrier, à sa sortie du tribunal de Nice.

« Dès lors, nous avons finalisé le signalement avec toutes les pièces justificatives, tous les noms, tous les détails, de manière à faire toute la lumière sur les faits », a-t-il poursuivi, soulignant que ce signalement avait été fait sur la base de l’article 40 du code de procédure pénale, qui enjoint à tout fonctionnaire de signaler « sans délai » tout crime ou délit dont il acquerrait la connaissance.

Sandra Bertin, responsable du Centre de supervision urbain (CSU) de Nice, explique ainsi qu’« au lendemain des attentats », le cabinet de M. Cazeneuve lui a demandé de travestir la réalité :

« Le cabinet du ministre de l’intérieur a envoyé un commissaire au CSU qui m’a mise en ligne avec la Place Beauvau. J’ai alors eu affaire à une personne pressée qui m’a demandé un compte rendu signalant les points de présence de la police municipale, les barrières, et de bien préciser qu’on voyait aussi la police nationale sur deux points dans le dispositif de sécurité. (…) Or la police nationale était peut-être là, mais elle ne m’est pas apparue sur les vidéos. (…) J’ai été harcelée pendant une heure, on m’a ordonné de taper des positions spécifiques de la police nationale que je n’ai pas vues à l’écran. »
Interrogée le soir même sur France 2, la policière municipale a réitéré ses accusations : « Au fur et à mesure que le temps passe, les appels sont de plus en plus rapprochés. (…) Elle demande [au commandant de police présent sur place] de me faire modifier certains éléments, certains paragraphes, en me demandant notamment de faire apparaître sur certains endroits des positions de la police nationale. »

Une « campagne de vilenies »

Le gouvernement a passé la journée de dimanche à organiser sa riposte. Très rapidement, le ministre de l’intérieur a annoncé son intention de porter plainte en diffamation. Invité sur le plateau du « 20 heures » de France 2, Bernard Cazeneuve a dénoncé une « campagne de vilenies, de calomnies » et démenti :

« Je connais la vérité. Je sais qu’aucun membre de mon cabinet n’a été en contact avec Mme Bertin (…). Je n’ai demandé aucun rapport, je ne suis pas au courant de cette affaire (…), le ministre de l’intérieur (…) n’a jamais menti et n’a jamais cherché à travestir le moindre document. »

Un peu plus tôt dans la journée, le directeur général de la police nationale (DGPN), Jean-Marc Falcone, avait, lors d’une conférence de presse, lui aussi démenti l’existence d’une quelconque « démarche destinée à modifier des documents ou des données », et apporté des précisions sur les faits, évoquant une procédure de « remontée classique et traditionnelle d’informations ».


Le directeur central de la sécurité publique (DCSP), Pascal Lalle, placé sous l’autorité du DGPN, détaille au Monde : « Mon état-major a sollicité le CSU pour avoir une chronologie des faits. Nous sommes purement dans une démarche administrative qui émane de l’état-major de la DCSP via la direction départementale de la sécurité publique [DDSP] des Alpes-Maritimes, laquelle a délégué auprès du CSU un commissaire de police de Nice. » Jean-Marc Bailleul, du Syndicat des cadres de la sécurité intérieure, corrobore : « Vu l’attentat, l’importance du drame, qu’on envoie sur place un commissaire et un commandant, ce n’est pas choquant. »

Selon nos informations, ce n’est pas un membre du cabinet ministériel mais une commissaire de police, membre de l’état-major de la DCSP, qui s’est entretenue au téléphone avec Sandra Bertin. Un scénario plausible, d’après Jean-Marc Bailleul. En revanche, « que les gens de la DDSP soient en contact direct avec un membre du cabinet du ministre, c’est impossible, il y a toujours un intermédiaire », affirme-t-il.

L’avocat de la policière municipale, Me Adrien Verrier, persiste : « Ce qui est sûr, c’est que cette personne s’est présentée comme travaillant au cabinet du ministre. »  Me Verrier a annoncé lundi avoir déposé un signalement au procureur de Nice pour « faux en écriture publique » et transmis par la même occasion l’identité de la fonctionnaire.

Dans le signalement , « nous n’avons pas précisé » les délits ou infractions susceptibles d’être retenus, a expliqué Me Verrier : « On a livré les faits, on a laissé le parquet retenir les infractions. » « Le procureur dispose de tous les noms et tous les faits relatés et qui ressortent des déclarations de Sandra Bertin et de toutes les personnes qui étaient autour d’elle et qui ont assiste à cette conversation et à cette pression, qui a duré environ une heure le 15 juillet », a-t-il ajouté.

Dimanche, Christian Estrosi, à la tête d’une campagne d’accusation du gouvernement depuis le 14 juillet, a pris la défense de la chef du CSU et gonflé sa vindicte à l’encontre de M. Cazeneuve.

Accointances politiques

Les attaques du président de la région PACA à l’encontre du ministère de l’intérieur sont devenues quotidiennes. S’embarrassant parfois peu de la vérité : en criant au scandale, jeudi 21 juillet, M. Estrosi a réussi à faire passer une réquisition judiciaire pour une tentative de dissimulation de preuves. La sous-direction antiterroriste avait demandé au CSU de supprimer des images de vidéosurveillance du 14 juillet, pour éviter toute fuite, les enquêteurs disposant des enregistrements.

Des observateurs remarquaient, avec la même circonspection, qu’outre ses fonctions de chef du CSU, Sandra Bertin s’avère être une proche de la municipalité. Le profil Facebook de la policière n’était plus consultable lundi, mais il attestait dimanche de ses accointances politiques, à travers son adhésion au « groupe des amis de Christian Estrosi » ou à la page du maire actuel, Philippe Pradal (Les Républicains).

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